Vendredi, je suis en consultation chez la dentiste, j'ai la bouche ouverte et des gouttes de sang qui giclent dans les yeux, elle parle de Noël et de séries télé, moi je réponds "ahhh ahhh" à intervalles réguliers, en m'étouffant avec ma salive. Tout en trifouillant mes dents, la dentiste me raconte cette anecdote hilarante d'une de ses étudiantes qui a involontairement arraché une canine à une vieille dame lors d'un simple détartrage. C'est drôle n'est-ce pas ?. "RHA RHA !" L'humour de dentiste, c'est un truc impénétrable.
Enfin, elle se saisit d'un gros bidule effrayant et m'annonce que ça va faire froid.
- Vous me dites si c'est ok ou si c'est trop froid. J'y vais.
- AH ! AHHHHHH ! AAAAAHHHHHHHHHHH !
Ce qui signifie en langage bouche ouverte: "ahhhhh pute borgne ! Mes dents vont tomber ! Cesse bordel ! Et d'abord, dentiste, c'est pas le métier des gens qui ont foiré médecine ?!" Mais qu'elle traduit comme "c'est ok bébé, vazy, j'aime suçoter de l'azote liquide et j'adore ma vie."
- L'effet de l'anesthésie devrait s'estomper rapidement, m'informe-t-elle pendant que je lui rédige un chèque de 100 000 dollars. Traduction: ma lèvre cessera de pendouiller sur mon menton d'ici la fin de la journée, et va vraiment falloir que je m'occupe de mes papiers de sécu.
Avant de me laisser partir, elle me sermonne pour s'assurer que je revienne bien la voir avant fin 2012, ce à quoi je réponds "ai ien ur" (mais bien sûr) sachant pertinemment que comme d'hab' je vais attendre d'avoir mal au point d'en être à m'alimenter uniquement de mister freeze (mais on peut faire un repas équilibré avec des mister freeze, suffit de prendre les verts).
Dans les escaliers, je repense à ce concept qui me rendra pas riche; celui du fusionnage des rendez-vous chiants, c'est-à-dire deux spécialistes qui s'occupent de toi en même temps. En l'occurrence, un dentiste/gynéco, ce qui serait potentiellement bizarre et dangereux mais bon, normalement, tant qu'on ne t'introduirait pas de spéculum dans la bouche, t'aurais pas à t'inquiéter.
Dix minutes plus tard, je suis à la pharmacie en train d'essayer de dire "doliprane" en langage bouche qui pend. Le pharmacien - qui est gentil et qui me drague depuis 1an sous le nez de sa femme qui peut pas me blairer et se venge régulièrement en me vendant des crèmes qui me filent des boutons - désigne une à une les boites de médocs derrière lui jusqu'à ce que je dise "sop" (stop). Il saisit le doliprane, je lui souris. Faudrait jamais sourire après une anesthésie de la mâchoire dans le sens où y a qu'une seule moitié de ton visage qui part vers le haut. Mais mon pharmacien, ça l'arrête pas. Pas plus que ma conjonctivite et ma paupière géante ne l'avaient incommodé l'an dernier. Envers et contres toutes mes difformités, il m'aime. En sortant, je réalise que ce mec est scandaleusement merveilleux: c'est là que je décide de me lancer dans le féminisme, même si je ne pense pas que ces deux informations soient liées.
Entre la pharmacie et la boulangerie, je me trouve 5 points phare pour alimenter mon combat de féministe.
Le premier je l'ai intitulé, "mon droit au découvert". Les hommes ne me laissent jamais payer l'addition. Conséquence ? Mon compte en banque est un puits sans fond, j'ai pas payé d'agios depuis 1997 et je prends toujours les appels de mon banquier lequel m'appelle par mon prénom. Les hommes ont fait de moi une personne pas du tout prête à affronter la crise, le machin du triple A et les grecs.
Le second point s'appelle sobrement "la porte".
Conséquence de la galanterie, on me tient les portes. On me les ouvre, on me les ferme, on a fait de moi une handicapée de la porte à tel point que sans homme, j'attends en observant cet étrange système de gonds et en me demandant bien comment le tout peut fonctionner. Certaines se tirent, d'autres se poussent, et lorsque ce n'est pas écrit dessus, impossible de savoir si on fait face à une porte tirable ou poussable. De plus, elles sont équipées de bitonios de formes variables (lesquels semblent essentiels à l'activation du mécanisme), qui parfois se tournent ou encore s'abaissent; un vrai mystère technique. J'en déduis alors que la galanterie n'est rien d'autre qu'un stratagème dégueulasse pour rendre les hommes indispensables à la survie de la femme, et aussi que c'est pour ça que les portes sont automatiques dans les supermarchés.
Ça se bouscule dans ma tête. Entre la boulangerie et l'ascenseur, j'ai oublié mes trois autres points phare, mais cela n'ôte rien à l'à-propos de mon combat.
Samedi, je fantasme sur mon voisin d'en face de dos. Depuis un mois, un homme s'est installé au troisième étage de l'immeuble faisant face au mien, il passe ses journées sur son ordinateur, dos à sa fenêtre, et moi je fixe ses omoplates en faisant mmmmm. C'est probablement lié à la pleine lune et au reste d'anesthésie locale.
Dimanche, je m'ennuie un peu alors je me dis: tiens, et si je me lançais dans la course aux présidentielles ? Mais je renonce parce que ça tombe en mai ce qui m'arrange pas, alors je me remets à étendre le linge. 20 minutes plus tard, je réalise que mon oeil gauche me picote bizarrement. Je vois flou de face, et mon champ de vision se réduit de minute en minute. Cornée rouge, paupière géante. Ça sent le sapin. Rien à voir avec Noël.
Lundi matin, je décide de prendre un rendez-vous chez l'ophtalmo pour en finir une bonne fois pour toute avec cet oeil foireux récidiviste. D'autant que ça tombe pas si mal; ça fait au moins 7 ans que je note dans ma todo list une fois par semaine "prendre rdv ophtalmo", j'ai l'ai tellement écrit que je ne le vois plus, un peu comme "renvoyer papiers sécu". Mais franchement, qui se rendrait de son plein grès à un examen auquel il est certain de se coltiner une sale note ? Je n'ai plus le choix, aussi je me saisis de mon téléphone et de pagesjaunes.fr et m'apprête à essuyer 56 "ah non, désolée, le docteur trucmuche ne prend pas de nouveau patient, allez salut hein", avant qu'un stagiaire daigne me proposer un rendez-vous en mai 2013 (et mai, ça m'arrange pas), mais stupeur, au premier appel, on me propose de passer 45 minutes plus tard.
25 secondes après avoir laissé éclater ma joie, je commence à trouver ça suspect, un ophtalmo disponible dans l'heure; il est si mauvais que ça ? Mon oeil gauche me dit qu'on s'en fout.
Salle d'attente, une femme en manteau de fourrure qui a du nécessiter le meurtre d'au moins 80 lapins trop mignons, et un vieux monsieur à l'air méchant qui semble du genre à exterminer les lapins trop mignons en riant sardoniquement. Je salue, personne ne me répond, j'ai l'habitude, dans le 16ème on ne se dit bonjour qu'à l'église d'Auteuil. A peine suis-je entrée dans la pièce que les deux me demandent sur un ton agressif à quelle heure j'ai rendez-vous, je réponds 11h. Le vieux m'explique que lui c'est 11h20, mais que comme il était là avant moi il passera avant moi.
J'ai le choix. Lui déclarer la guerre, ou pas. Je décide de ou pas.
J'ai pas fait gaffe mais je me suis assise dans un fauteuil pour enfant dont je passerai les 45 minutes suivantes à tenter de me désincarcérer discrètement.
T'as déjà essayé de désincarcérer ton cul discrètement ? C'est difficilement discret, en fait.
Une heure plus tard, l'ophtalmo me retourne la paupière avec une sorte de pince à linge, pendant que je réfléchis au concept d'ophtalmo/gynéco/dentiste, le rendez-vous tri-disciplinaire annuel qui n'a rien de paniquant tant qu'on ne te fait pas un détartrage du vagin.
Il me dit "détendez-vous", ce qui a pour effet de me rappeler que j'ai oublié de me crisper.
Je me crispe.
Il me demande:
- Vous passez beaucoup de temps devant un écran d'ordinateur ?
- … Rapport à toute une vie ou rapport à une journée classique de 24h ?
- ...
- C'est à cause de mon écran que j'ai l'oeil pourri ?
- Oui.
Stupeur.
- On va vérifier la vue maintenant.
- Oh vous savez, je peux revenir un autre jour pour ça… En 2017 par exemple.
- Vous portez des lunettes ?
- Alors… Oui. Mais non. J'ai des lunettes, quelque part, mais je pense les avoir paumées dans un déménagement il y a 10 ans, avec la télécommande du magnétoscope. Mais mon oeil droit fonctionne suffisamment bien pour me permettre de distinguer les dates de péremption sur les danettes, à 3 ou 4 mois près.
Etant donné qu'il fait le choix d'ignorer mes propos pourtant cohérents, je me retrouve à activer mon pouvoir divinatoire afin de lui faire croire que je parviens à déchiffrer les lignes de signes flous à l'autre bout de la pièce, il grimace, puis retourne à son bureau pour rédiger une ordonnance pour des verres et une autre pour soigner mon oeil gauche pourri. Pour cette dernière, il me prescrit des gouttes, et une pommade, tout en précisant que celle-ci peut soit me soigner, soit empirer l'état de l'oeil et il adopte une attitude très Docteur House en ajoutant "essayez ce soir, vous verrez bien demain matin." Avant de se fendre de cet ultime conseil très professionnel: "si ça empire, arrêtez d'en mettre."
Bam 80 euros pour: si ça empire, démerdez-vous.
Faut vraiment que je m'occupe de ces putain de papiers de sécu.
A peine sortie, je retourne à la pharmacie. Le pharmacien n'est pas là, dommage il aurait adoré le come back de l'oeil rouge et de la paupière géante; mais c'est sa femme qui trône à la caisse.
Elle grommelle un bonjour, m'arrache mon ordonnance des mains, disparait dans l'arrière boutique. Elle prend bien son temps, pour me faire chier, cette connasse, aussi derrière moi les clients commencent à s'entasser entre l'oenobiol solaire et les huiles essentielles (qui ne sont pas vraiment essentielles si vous voulez mon avis). Elle revient enfin, les bras chargés, pour se mettre à m'expliquer les posologies, produit par produit.
Les pharmaciens tiennent toujours à expliquer ce qui est écrit sur les ordonnances, un peu comme si tu savais pas lire ou pour te faire comprendre que c'est parce qu'ils ont foiré médecine ET dentiste qu'ils savent pas lire.
Donc elle commence, en me montrant sur l'ordonnance la première ligne. Y a écrit "Tobradex, 1 goutte, 4 fois par jour, dans les deux yeux, pendant 7 jours." Aussi elle m'explique: "donc ça c'est 1 goutte, 4 fois par jour, dans les deux yeux, pendant 7 jours".
Je réponds un "ahh" intéressé pour la conforter dans l'idée que je sais pas lire et pour pas la vexer au cas où un jour j'aurais besoin d'une boite de xanax sans ordonnance ou où je coucherais avec son mari qui sera le seul être humain à encore vouloir de moi quand ma paupière restera bloquée en position géante.
Elle me lit ensuite le truc sur la pommade qui risque de me défigurer, puis elle arrive en bas d'ordonnance, aux autres gouttes pour les yeux. Dehors y a un marteau piqueur, alors elle se met à parler très fort.
- Et donc le lubrifiant c'est à la demande, chaque fois que vous en avez besoin ! Deux ou trois par jour, dès que vous sentez que c'est un peu sec !
Silence dans la pharmacie, ça cause de lubrifiant, tout le monde tend l'oreille, j'essaie de disparaitre à l'intérieur de mon écharpe.
Elle me fixe, l'air contente d'elle. La pute.
- AH OUI LE LUBRIFIANT POUR LES YEUX, je réponds en criant pour tenter de sauver mon honneur.
Mais y a plus de marteau piqueur, alors j'ai juste l'air d'une meuf venue acheter du lubrifiant qui essaie de faire croire que c'est un lubrifiant pour les yeux.
Lundi midi, je rentre chez moi avec mon lubrifiant.
Je me lubrifie. Je revoie clair. J'ose même pas imaginer l'ambiance imax 3D que ce sera avec des lunettes.
Lundi soir je mets la pommade sur mon oeil gauche pourri.
Mardi matin, je vois clair, mais ma paupière a triplé de volume. Je regarde par la fenêtre pour me faire une séance de matage d'omoplates et retrouver une forme de sérénité intérieure étant donné que concernant tout ce qui est extérieur, ça semble foutu.
Mon voisin d'en face de dos se retourne.
Laideron. Stupeur.
Paniquée par l'effondrement de mon fantasme, je cherche à fuir du salon, mais un courant d'air a claqué la porte et aucun homme n'est là pour me l'ouvrir, résultat: je me la bouffe pleine tronche.
Je m'explose l'oeil droit et la canine.
Mardi 11h30: je décide de renoncer au féminisme.
11h35: je note sur ma todo list: "prendre rdv ophtalmo et dentiste" suivi de "renvoyer papiers sécu".