vendredi, 31 juillet 2009
Saigner le passé.
Je suis à pied, j'erre dans la ville, je suis dans un état catatonique alors je décide de faire comme ces hommes dans les films.
Je rentre dans un bar, le premier que je croise, certainement doit il se nommer le balto ou au chien qui fume à la vue du comptoir en zinc un peu crade et de sa population nauséabonde. Je fais fi de ces présences, je les méprise tant que je ne les vois plus. Le barman, un vieux type rougeaud, le patron à n'en point douter, me demande ce qu'il sert à la jeune fille, je ne lui réponds pas tout de suite, fixe le zinc, passe ma main dessus comme on caresse les épaules d'un homme, ma paume reste légèrement collée à un amas de sirop de grenadine et de bière, je ramène ma main souillée vers ma bouche et en lèche la tranche. Le gars me fixe, un peu interloqué, mais les gens qui exploitent des licences IV ne jugent pas. Puis je promène mon regard sur les bouteilles disposées sur une étagère de verre sale dans son dos. Que boivent ces types dans les films, quand ils rentrent d'une traite dans un bar, qu'ils s'installent au comptoir, et que d'un geste élégant de la main, ils signalent leur envie silencieuse au barman qui s'exécute avec respect face à cette virilité à 45°?
Un cognac. Ils demandent toujours le meilleur, celui vieilli 25 années dans un fût de chêne, puis souvent, le barman donne le choix entre deux noms, le type relève alors la tête, fixe le vide, et murmure qu'il n'est pas de ces personnes qui se satisfont d'autre chose que de l'excellence. Alors, complice, et empli de déférence face à cet homme qui sait se cuiter luxe, le barman sort une belle bouteille cachée au fond d'un placard et sert le mâle au teint brouillé venu noyer ses frustrations dans les vapeurs d'un alcool qui a su se faire attendre.
Je doute que l'endroit où je suis entrée se prête à ce manège. Et je ne connais pas les noms des cognacs. J'aurais pu choisir un bel établissement, avec des boiseries, des étoffes précieuses, une ambiance tamisée et un filet de jazz, mais lorsque j'ai pris la décision d'être cet homme qui s'envoie un verre au bar, j'avais besoin de mettre mon envie à exécution immédiatement. Alors, ne souffrant pas les contraintes de la quête du parfait endroit, j'étais entrée dans ce bar glauque.
Et puis j'apprécie l'idée du non choix, du mépris du lieu dans lequel vient s'échouer mon cafard, je méprise ces gens, ce troquet, mon envie de me murger, je méprise l'odeur désagréable qui chatouille mes narines, la mauvaise musique qui pollue les oreilles, les quatre beaufs au billard qui matent mon cul en bombant le torse.
Alors je demande un cognac. Et je me retiens d'ajouter s'il vous plaît. Dans le contexte, ce serait une fausse note. Comme je le pensais, le vieux ne m'offre pas de choix, il se retourne, se saisit d'une bouteille dont je ne peux déchiffrer l'étiquette, et me sert dans un verre semi crade. Tout est si sale.
Sûrement un mauvais alcool, je m'en fous, je méprise mes papilles, mon oesophage, mon estomac, mon foie, et tout le reste de mon système digestif qui ne manquera pas d'être dégradé par ce mauvais breuvage. Il pose le verre devant moi, je ne remercie pas, je le saisis et le bois, cul sec.
Je m'empêche d'afficher le rictus de dégoût qui pourtant devrait suivre l'ingestion de ce liquide dégueulasse. Je ferme les yeux, comme pour accélérer l'effet, puis fais signe au type, toujours planté devant moi de rhabiller.
Pour ce faire, de mon index, j'effectue rapidement deux cercles et demi juste au dessus du verre vide. Heureusement, le barman comprend, je lui en aurais voulu de me forcer à prononcer les mots.
Cette fois-ci, je prends mon temps, juste un petit peu. Je saisis le verre, l'observe, joue avec, le fais tourner entre mes deux paumes. Puis je glisse une de mes mains dans ma poche avant dans laquelle sont enfournés quelques 200 euros, en vrac, sors un billet de 20, le chiffonne dans ma paume, je méprise ces billets, de mon autre main, je porte le verre à mes lèvres et d'un geste sec, en vide le contenu. Puis je repose le verre, glisse le billet dessous, me lève, et sors.
Sur le trottoir, j'allume une cigarette, la fumée éteint un peu le feu du cognac, le rendrait presque bon. Je traverse la rue, longe la place, emprunte une ruelle piétonne bien connue sur la droite, je sais que je vais y trouver l'endroit que je cherche, à cent mètres environ, à gauche, dans le renfoncement.
J'arrive à la hauteur de l'établissement, mon regard ne se résout à quitter les pavés sur lesquels tant de talons glissent les nuits d'hivers, encore quatre pas et j'y serai, plus que deux, j'y suis. Je pousse la porte, je sais exactement où aller, je fais encore trois pas en avant, vers le bar, vide, puis m'assois sur le dernier tabouret recouvert de velours rouge, celui qui est proche de la sortie.
Je suis prête, j'ai répété des nuits entières et les deux mauvais cognacs m'ont donné du courage. Le barman s'approche de moi, je lève les yeux, il me reconnaît, s'extasie de ma présence, m'appelle par mon prénom, fait le tour pour me saluer. Avare de mots, je m'exécute, mécanique, lui fais deux bises et tout de suite, lui demande s'il a vu l'autre. Interloqué par ma froideur et ma question, il balbutie une réponse que je ne comprends pas. Je lui demande un calva. Il me sourit, et sort une bouteille précieuse, une cuvée spéciale, un délice m'assure t il, la crème du genre. Je m'en fous, mon palais est brûlé, il pourrait me servir du dissolvant à ongles que je ne sentirais la différence. Puis je repose ma question. Sais tu s'il habite toujours le quartier? Cette fois-ci, je tends l'oreille, il me répond que oui, qu'il l'a d'ailleurs vu passer quelques cinquante minutes plus tôt, qu'il devrait repasser dans l'heure m'assure t il. Puis il me parle, je lui impose mon silence agacé, il cesse alors et bat en retraite à l'autre bout du comptoir pour animer une partie de 4 21 avec trois mecs dont les têtes me disent vaguement quelque chose.
J'attends. Il m'a laissé la bouteille. Ma grand mère m'a toujours dit qu'une femme ne devait sous aucun prétexte se servir à boire. Elle était catégorique. Ma grand mère n'est pas là. Je me ressers. Trois fois.
Je crois que je suis saoule quand je distingue sa silhouette dans la rue à présent sombre. Je prends une poignée de billets dans ma poche, les balance sur le bar, j'entends le barman me commander de ranger mes sous, que c'est pour lui, un plaisir. Je suis déjà dans la rue.
Je suis face à lui, il est au téléphone, il marche nerveusement comme à chaque fois qu'il téléphone en marchant. Il n'a pas beaucoup changé, ses cheveux grisonnent, il a un peu forci, ça lui va bien. Il est moins grand que dans mon souvenir. Puis il raccroche, son regard quitte ses pieds, rejoint les miens, et remonte, jusqu'à mes yeux. Et tout s'arrête. Je vois cent expressions passer sur ton visage mais l'étonnement prône. Moi je reste stoïque. Bourrée, mais stoïque. Il ne parle pas, il jauge, il réfléchit. Il est intelligent. Je vois le moment où enfin il comprend. Ses yeux s'écarquillent un peu, il exécute un mouvement de recul, mais trop tard, je suis déjà sur lui, j'ai sorti de mon sac ce fin et long couteau acheté quelques heures plus tôt, avec soin, dans une rue pleine de cauchemars, d'un geste rapide, mes yeux toujours dans les siens, je plante le couteau dans sa gorge. C'est plus simple que ce que j'aurais pensé. Lorsque j'avais imaginé ce meurtre, je croyais devoir forcer pour faire pénétrer le métal en lui, pour atteindre une artère, c'est pour ça que j'ai choisi la gorge. ça entre comme dans du beurre. Je ressors la lame, puis la replante, quelques centimètres en dessous, un peu plus vers la trachée, le sang gicle. Un jet puissant pour commencer, puis comme des gerbes. Répugnant. Jouissif. Il reste debout assez longtemps, son regard mourant dans mes rétines enflammées, ses mains n'ont pas tentées de sauver sa vie. Même elles, savent. Je savoure, puis il s'écroule. Je ne crache pas sur son agonie car j'exècre les gens qui crachent. Son corps est pris de soubresauts, un son dégueulasse sort de sa gorge violée, il crève.
Alors je tourne les talons, et repars vers la place. Je me tords une cheville, à cause de ma semelle qui glisse sur le pavé, finalement, on peut aussi y tomber en été. Je souris. J'ai saigné le passé, comme un porc.
15:13 Publié dans PSYCHO DE CON COUARD | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
(mais sinon, très bon article, merci)
Ecrit par : PinkLady | vendredi, 31 juillet 2009
La vengeance est un plat qui se mange froid et avec un couteau…
:-)
Ecrit par : monsieur Poireau | vendredi, 31 juillet 2009
Merci :-)
Avec mes hommages, qui décidément sont parfaitement justifiés.
Ecrit par : Mr. LouisJ | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : Nioumane | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : iztkombi1 | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : TiBo | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : iryngael | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : iryngael | vendredi, 31 juillet 2009
Monsieur Poireau, tout à fait!
Mr.Louis], je suis ravie de ceci, merci et mes hommages ;)
Nioumane, merci bien!
Istkombi1, merci beaucoup!
TiBo, thanks ;)
Iryngael, oui parfois ça merdoit, moi aussi ça me le fait... chais pas pourquoi.
Ecrit par : Perséphone | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : Miles | vendredi, 31 juillet 2009
Je suis un peu déçu par la fin par contre. Je trouve que le meurtre (dans ce texte) est une rupture trop faible, l'idée de la cheville tordue est bonne par contre.
Ecrit par : IMtheRookie | vendredi, 31 juillet 2009
IMtheRookie, tu es le seul à l'avoir relevé! merci;) pour la chute, oui et non, justement, le meurtre était finalement réalisé bien avant cela, l'acte en lui même n'est qu'un détail et en effet, c'est la cheville tordue même en été qui est importante.
Ecrit par : Perséphone | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : mry | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : Nadine Morano | vendredi, 31 juillet 2009
Je te le souhaite de tout cœur…
Le "ton"… j'avais également noté.
Visiblement l'air et la chlorophylle te font du bien…
Je te souhaite…
Ecrit par : imposture | vendredi, 31 juillet 2009
Ecrit par : Elienai | samedi, 01 août 2009
Ecrit par : Axel Nader | samedi, 01 août 2009
Nadine Morano, ouais je sais, c'est terrible.
Imposture, merci, oui l'air, la chrorophylle et le vin de Saumur.
Elienai, grand fou. Merci
Axel Nader, peu importe
Ecrit par : Perséphone | samedi, 01 août 2009
Ecrit par : Axel Nader | samedi, 01 août 2009
Ecrit par : -sTraTe- | mercredi, 05 août 2009
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