samedi, 06 février 2010

Vers 17 heures

Chaque jour, vers 17 heures, un son traverse la forêt, s'écrase sur les falaises et se meurt dans les vagues.

Hier, c'était à 17h14.

Ce son, c'est un soupir.

Jeudi, à 17h08.

Un soupir de satisfaction.

Chaque jour, vers 17 heures, l'électricité revient et les dizaines de personnes qui attendaient le retour de la climatisation, des ventilateurs, et de quelques volts pour recharger leurs ordinateurs et autres smartphones reprennent goût à la vie.

Chaque fin de matinée, vers 11 heures, l'électricité est coupée. Seul est maintenu le strict minimum, grâce à un groupe électrogène d'appoint; les réfrigérateurs et le wifi sont ainsi conservés, au frais.

De 11 heures à 17 heures, ce sont les plus chaudes heures de la journée, celles où l'air bout sous les toits de tôle, et où les pieds nus ne peuvent effleurer les planches des terrasses sans se brûler.

De 14 heures à 17 heures, c'est là que je suis censée bosser. Tu sais, pour la vraie vie. Après avoir fait plouf dans la mer, le matin, après avoir fait l'otarie blessée, sur la plage, abandonnée.

Puis, coquillages et crustacés, c'est le déjeuner.

Puis un hamac, à l'ombre, pour planifier les hostilités, et enfin, ma remontée, pénible, vers le bungalow, pour récupérer mon ordinateur et gagner ma vie. La vraie. Mais si, tu sais.


14h03, la batterie annonce 3h20 de réserve, je pousse un cri de joie, comme un petit goret qui aurait trouvé une noix.

14h05, la batterie descend soudainement à 1h47, je hais Steve Jobs puis j'élargis à tous les mecs prénommés Steve, puis à la planète toute entière.

14h07, je fixe l'indicateur de la batterie, j'ai réglé la luminosité de l'écran au minimum et je suis sur "économie d'énergie", rien n'y fait, la dégringolade continue, dès que je touche au clavier. Si je touche à rien, ça reste correct. Mais à quoi ça sert un fond d'écran, fixe ? À que dalle, j'ai double checké.

14h09, pour soulager la batterie, j'écoute désormais la musique sur mon ipod. Comme tous les névropathes, j'ai un cérémonial, j'écoute toujours la même chanson avant de me mettre à travailler. C'est celle qui suit, la vidéo, on s'en fout, mais j'ai pas trouvé de lien vers un mp3 (la vie est... pfiou..relou hein, tu trouves aussi ?)

14h17, un lézard géant me fixe, je veux le prendre en photo avec mon téléphone, mais ce dernier n'a presque plus de batterie.

14h29, J'ai comme un poids énorme sur la poitrine, je ne peux plus respirer.

14h50, ça fait une demi heure que je regarde le niveau de la batterie de l'ordinateur s'effriter, c'est fascinant, lancinant et effrayant.

15h17, je fixe le ventilo. Quand ses palmes tourneront à nouveau, la fée électricité sera de retour.

15h31, je fixe l'indicateur de la batterie du mac, 1h08. J'angoisse.

Je reçois un email, il parait que je dois 3106 euros à l'urssaf, j'envisage de me défenestrer de ma terrasse, pour fêter ça, mais le risque de m'écraser sur un serpent est trop élevé.

J'appelle mon père ma banque, pour demander 3106 balles en planifiant d'user d'un chantage affectif assez immonde certes, mais qui a fait ses preuves. En fait, j'ai à peine le temps dire "salut c'est ta fille chérie, je vais mal..." que ça coupe.

Je voulais dire, "je vais malheureusement devoir encore te taxer du fric, et si tu veux pas m'en passer, je vends de la pute à la sortie des écoles et je deviens coke" Ou l'inverse.

15h34, la batterie annonce 57 minutes depuis 2 minutes, sans bouger. Je perds pieds, je me dis que, peut-être, ben ça restera à 57 minutes pour toujours. Et que Steve Jobs est un mec formidable, et que je veux bien lui filer un iRein, ou une iFoie s'il le need un de ces jours.

15h40, tout ceci n'était qu'utopie, la batterie continue à faiblir, je décide de conserver mes iOrganesvitaux rien qu'pour oim.

Plus de téléphone et 47 minutes de batterie sur l'ordinateur, je commence à lister mes priorités avant l'apocalypse.

Envoyer un email à mon père pour lui dire qu'en fait, je vais pas mal, mais que je suis chez les sous dév. et que j'ai besoin de 3106 euros pour entretenir ma bitch de luxe (l'urssaf)

Envoyer un email à mon nutritionniste pour lui dire que je suis à 14 fruits et légumes par jour.

Merde, j'ai pas de nutritionniste.

Envoyer un email à mon mec pour lui dire que c'est pas que j'ai pas envie de le tromper c'est que j'y arrive pas, rapport aux climbers qui sont focus sur la caillasse comme des gros blaireaux.

15h47, je sais plus. Trou noir.

15h52, je vais sur Twitter pour tweeter un truc trop puissant. Twitter me dit, "something is technically wrong"

AH OUAIS, SOMETHING IS TECHNICALLY WRONG, CONNARD ? TU PENSES VRAIMENT ?

15h54, la batterie devient rouge. Je vois de la même couleur. 12 minutes. Je suis foutue.

15h58,  trou noir.

16h12, je suis dans un état catatonique. Un cadavre de gecko gît à mes côtés, c'est dégueulasse. Visiblement, je l'ai écrasé, ou mordu, ou mâchouillé, on sait pas bien. On préfère pas savoir.

16h28, je fixe le ventilo. L'ordinateur s'éteint, mon coeur avec.

16h29, la musique cesse, plus de batterie sur l'Ipod.

16h32, je pleure.

16h33, je décide de me rouler par terre mais en fait non, rapport aux scorpions.

16h34, je renifle.

16h37, je me souviens de cette invention dont m'ont parlé mes aïeux, au coin d'un feu, dans ma prime jeunesse, ce truc d'un autre âge, pour écrire. Je cherche le nom de cette technique.

16h40; ah oui, voilà, l'écriture manuelle (ça sonne crade, mais ça l'est pas). Je dégaine un cahier et un stylo "hôtel Byblos-Saint Tropez", je suis Victor Hugo, Eddy Barclay et une grosse beauf à la fois.

Je suis donc doublement morte, triplement si on compte l'amour propre. Merde.

Je noircis des pages que je sais condamnées, car écrivant épouvantablement mal, je ne pourrais jamais relire mes mots.

17h12, plus d'encre dans mon stylo. J'envisage la mort. Et je repense aussi à Saint Tropez. Mais qu'est ce que j'ai glandé là bas ? Ah... oui... Honte.

17h18, je piétine mon macbook et insulte la nature, cette grosse pute, depuis la terrasse de mon bungalow. Je traumatise ainsi un couple de danois.

17h27, je hurle, m'arrache les cheveux, provoque l'araignée géante, lève les bras au ciel, m'emmêle dans la moustiquaire et tombe au sol comme une bête échouée.

17h32, je cherche ma dignité.

17h40, je réalise que je ne sais même pas quelle heure il est. J'angoisse ter.

17h42, j'arrive plus à respirer, ma gorge me serre, j'ai des picotements dans les bras et des papillons noirs qui dansent devant les yeux. Je me dis que c'est l'ange de la mort. Je l'imaginais mieux membré. Déception.

18h04, je réalise que le soleil décline. Je ne fais pas le rapport avec l'heure.

18h14, je suis dans un état catatonique bis, mon corps m'indique que c'est l'heure de l'apéro, j'envisage de me saouler au mojito et de me faire passer dessus par tous le village, hippies crades porteurs du scorbut compris.

18h15, je réalise aussi que ce ronron incessant qui me gonfle depuis plus d'une heure est le son produit par le ventilateur au dessus de ma tête.

18h19, je réalise que l'électricité est revenue depuis plus d'une heure.

18h26, je me drape dans mon paréo-honte et pars rejoindre Félicie sur la plage pour lui dire que "ben tu vois, moi, être privée d'électricité, ce retour à la nature, je trouve ça cool. Et je le vis bien, ça m'a pas du tout manqué".

Trackbacks

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Commentaires

C'est drôle, tout le temps que je lisais ton post je me disais comme Félicie : "ah pas d'électricité de téléphone, d'ordi, serait le pied". Pendant un ou deux jours bien sur !

Écrit par : yann | samedi, 06 février 2010

Je dis Wow !!! Grâce à toi, plus tard on ne parlera plus de l'angoisse de la page blanche, mais de celle de l'écran noir ou rouge (faut voir à quel stade d'angoisse tu en es).
Crois tu pouvoir survivre enore assez longtemps dans cet univers hostile peuplé de golgoths pour pouvoir nous sustenter de tes écrits??
Résiste.Enrubanne toi un turban ou un bandana (version Rambo) et proclame toi reine de toutes ces bêtes (araignée géante incluse) et oublie la déesse électricité.Si.tu le peux.
Enfin, on espère...

Écrit par : Océanide | samedi, 06 février 2010

Une panne de courant, ça devient très vite chiant. Au figuré et au propre d'ailleurs… Je ne sais plus si je ne t'en avais parlé, mais j'ai dans les tiroirs de mon Mac un roman bien flippant commencé mais pas fini : "La Panne"…
À te recroiser. Profite bien encore du soleil… ;-)

Écrit par : imposture | samedi, 06 février 2010

Saint-Tropez? Non, mais vraiment?
Sinon, c'est beau ce que tu as fait, essayer de prendre un crayon et du papier. C'est un geste révolutionnaire. Sinon, continue bien tes vacances et enjoy the sun!

Écrit par : Thibaut Octave | samedi, 06 février 2010

Dans mon milieu on dit CMA c'était meiux avant.
Alors profite-en bien aujourd'hui car demain aujourd'hui sera ?
CMA bien entendu.

Écrit par : zut | samedi, 06 février 2010

Je n'ai jamais essayé de démarrer toujours avec la même chanson, tiens ! Celle-ci n'est pas mal !
Par contre, je t'interdis de frapper Steve Jobs, ce n'est pas lui l'inventeur des batteries qui ne durent pas et sache que sur un PC, c'est pire !
:-)))

Écrit par : Monsieur Poireau | samedi, 06 février 2010

Désactive Airport quand tu n'es pas sur le web. C'est ça qui bouffe le plus de batterie.

Avec Airport désactivé, tu gagnes facile 1h30 de batterie, si ce n'est plus, selon ce que tu fais par ailleurs.

Si tu rédiges un mail, ne te connecte qu'au moment de l'envoyer.

-Jack, DESS "Gestion de Batterie de Macbook"

Écrit par : Jack_el_Oso | dimanche, 07 février 2010

Belle projection vers l'avenir.

Écrit par : Axel Nader | lundi, 08 février 2010

Tiens, c'est marrant ça, j'imaginais qu'en Thaïlande y'avait moyen de se la jouer écolo-photo-voltaïque. On m'aurait menti?

Écrit par : Yann | lundi, 08 février 2010

Tu n'as aucun moyen de pirater un frigo?? T'es sûre??
Sinon tu fais pédaler le gecko, l'araignée géante, le burglary?
Ouais, ou Félicie. Aussi.

Écrit par : Valérie | lundi, 08 février 2010

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